L’incertitude! C’est désormais le mot à la mode pour bien des gens employés par une administration locale : incertitude quant aux effectifs, incertitude quant aux coûts, incertitude quant à la disponibilité de la main-d’œuvre et des matériaux. C’est cette incertitude qui a suscité des questions sur la façon de s’adapter à l’évolution rapide de la nouvelle réalité économique du Canada et de trouver une nouvelle voie.

L’inflation est peut-être le signe d’une bonne santé économique, mais que se passe-t-il à l’échelon municipal lorsque les taux d’inflation montent en flèche? Au Canada, le taux d’inflation a atteint un nouveau record en 30 ans. En décembre 2021, il a atteint 4,8 %, ce qui représente la plus forte hausse enregistrée depuis septembre 1991. Les répercussions des deux dernières années touchent les Canadiens de bien des façons : taux d’inflation élevé, perturbations de la chaîne d’approvisionnement mondiale, accumulation des demandes d’approvisionnement et de services, et répercussions des changements climatiques qui pèsent lourdement sur certaines collectivités. De nombreuses administrations locales sont en train de s’adapter à la nouvelle réalité économique du Canada et déploient tous les efforts possibles pour trouver une nouvelle voie, tout en jonglant avec les cycles électoraux. Si l’on ajoute à cela le passage au télétravail et les changements démographiques dans les villes et les campagnes, il est tout à fait naturel que les administrations locales se montrent prudentes. Pour compliquer les choses encore davantage, de nombreux dirigeants de haut niveau décident de prendre une retraite anticipée plutôt que de composer avec des transformations rapides et le stress qu’elles engendrent. Par conséquent, les nouveaux dirigeants, qui sont plus jeunes, doivent faire face à ce type de situation pour la première fois de leur vie.

Les changements se produisent à une telle allure que les dirigeants doivent apprendre à composer avec une série d’incertitudes qui pourraient entraver les projets d’investissement et les approbations de projets de développement et engorger le système. Alors que les déficits d’infrastructure continuent de croître, le montant des reports en capitaux atteint des niveaux record. En moyenne, les gouvernements locaux n’exécutent en ce moment que 55 % de leurs programmes d’investissement au cours de l’année visée par l’affectation des fonds. Ces reports comportent des risques qui sont exacerbés par les niveaux actuels de l’inflation. En effet, un projet de 5 millions de dollars qui est reporté aujourd’hui pourrait coûter 10 millions de dollars dans quelques années.

La bonne nouvelle, c’est qu’il y a encore des possibilités d’amélioration. Des occasions de réévaluer les processus et de faire les choses différemment – tout comme les Canadiens changent leur façon (et leur lieu) de vivre et de travailler. Nombreux sont ceux qui constatent que les travailleurs adoptent désormais des environnements de travail reculés et hybrides, ce qui leur donne la liberté de s’installer dans des collectivités plus rurales où l’accent est mis sur le style de vie plutôt que sur la proximité du centre-ville.

En raison de l’augmentation soudaine de la population, de nombreuses collectivités sont mises au défi d’offrir des logements, des commodités et des infrastructures qui n’étaient pas prévus dans leurs plans quinquennaux ou décennaux. Certaines collectivités doivent également relever le défi de reconstruire après les inondations et les incendies de forêt qui ont détruit des infrastructures clés. Par conséquent, pour la mise à niveau de ces infrastructures, on pourra également compter sur de nouvelles sources de financement provenant des paliers supérieurs de gouvernement.

Les dirigeants des collectivités locales qui peuvent s’adapter, s’ajuster et tracer une nouvelle voie sont ceux qui profiteront de ces nouvelles possibilités. Qu’il s’agisse d’investir dans les infrastructures ou d’actualiser les procédures systémiques en vue d’offrir des environnements de travail plus flexibles, les dirigeants locaux auront besoin d’un plan pour composer avec les incertitudes et les risques et pour reconstruire durablement. Au cours des derniers mois, nous nous sommes entretenus avec des chefs d’administrations partout au Canada afin de savoir quel est l’impact de l’incertitude ambiante sur les gouvernements locaux et comment ils pensent aller de l’avant.

Quatre solutions pour aller de l’avant

Pendant longtemps, les collectivités locales se sont appuyées sur des données historiques pour étayer et éclairer leur prise de décision. Il existait des données fiables pour soutenir les tendances prospectives, tant sur les changements climatiques que sur la croissance démographique. Mais le paradigme change et le rythme des cycles d’inflation et de changement climatique s’accélère, il faut donc désormais regarder plus loin pour prévoir le rythme futur.

Les collectivités locales doivent garder une longueur d’avance, anticiper les cycles économiques et rester flexibles afin de pouvoir mieux atténuer les défis qui les attendent. Le moment est venu de réévaluer les opérations actuelles et d’investir selon une approche plus fluide. Voici quatre mesures que les collectivités locales peuvent prendre pour s’engager sur la voie de la reprise et reconstruire :

  1. Tirer profit des investissements du secteur privé
    Récemment, le National Post signalait que le Canada perd des capitaux et que les politiques fiscales et environnementales renforçant l’idée qu’il n’est pas possible de construire de nouvelles infrastructures nuisent à la compétitivité du pays. Les gouvernements locaux, cependant, signalent des augmentations de l’activité résultant des permis de construction, dans certains cas à des niveaux record. Les investissements du secteur privé vont contribuer de manière importante à la reprise économique du Canada et il est important que les administrations locales tirent parti de ces investissements quand ils se présentent. Les administrations qui font preuve de souplesse et qui sont prêtes à s’adapter sont susceptibles d’accueillir une part disproportionnée des investissements privés. Il sera essentiel de trouver des moyens d’accélérer l’approbation des permis et du financement et de travailler en collaboration avec les experts de l’industrie et les promoteurs. Selon nos observations, les principaux domaines de croissance sont le logement, les fiducies de placement immobilier (FPI) réalisant d’importants investissements dans les résidences multifamiliales, et les centres de logistique industrielle, avec des entreprises comme Amazon qui continuent à développer des empreintes régionales partout au pays.
    De plus, les gouvernements fédéral et provinciaux accordent la priorité à l’atténuation des changements climatiques, ce qui signifie qu’il y a plus de fonds disponibles pour des choses comme la délocalisation des actifs ou l’acquisition de terrains. Jusqu’à présent, ces fonds sont sous-utilisés, ce qui signifie que les administrations qui agissent rapidement pour obtenir des fonds pour le secteur privé ou pour mener à bien des initiatives de lutte contre les changements climatiques bénéficieront d’avantages considérables par rapport à celles qui s’empêtrent dans les processus décisionnels ou la paperasserie. Les bâtiments restent une grande source de nos émissions de gaz à effet de serre. Les programmes visant à moderniser les bâtiments existants devraient s’intensifier rapidement. Dans ce secteur, pour attirer efficacement les investissements de la collectivité locale, il faudrait donc se doter de processus efficaces de délivrance de permis de construction et de développement.
  2. Main-d’œuvre éloignée et processus d’approbation simplifiés
    Pour se préparer aux investissements du secteur privé, les collectivités locales peuvent évaluer et rationaliser leurs processus d’approbation. Alors que de nombreux Canadiens s’adaptent au travail à distance, les dirigeants locaux sont appelés à introduire de nouvelles technologies et de nouveaux processus qui permettent d’accroître l’efficacité et la productivité d’une main-d’œuvre éloignée. Pour l’instant, il n’existe aucune stratégie commune parmi les gouvernements locaux pour mettre en place des processus plus souples pour les travailleurs à distance. Les chefs d’administrations avec qui nous avons parlé nous ont dit que c’est la question qui préoccupe le plus les dirigeants. La plupart des descriptions de poste et des politiques d’embauche ont été créées dans des conditions qui n’existent plus.
    Il y a une occasion de repenser complètement presque tous les aspects de la main-d’œuvre à l’hôtel de ville, et de nombreuses administrations locales se penchent sur la forme que cela devrait prendre. Nous constatons que les taux de vacance d’emploi approchent les 20 % dans de nombreuses administrations locales, et la lutte pour s’arracher les talents va aller en s’intensifiant. Les efforts visant à atténuer les problèmes de dotation contribueront également à atténuer les risques associés à l’adoption de nouveaux processus et procédures d’approbation accélérés, tels que les achats. Si les processus ne sont pas uniformisés et rationalisés, les collectivités locales risquent de manquer des occasions d’obtenir les permis nécessaires, les approbations de financement et la possibilité de réaliser leurs projets d’investissement au rythme requis pour limiter les effets de l’inflation.
  3. Élaborer un registre des risques solide
    Prendre des décisions rapidement signifie prendre des risques, ce qui peut entraîner une sorte de paralysie provoquée par un excès d’analyses. Tout investissement est accompagné d’une évaluation des risques, mais si l’on modifie les processus, il faut réévaluer et repenser l’inventaire des risques pour qu’il soit plus solide. Les gouvernements locaux doivent évaluer les investissements qu’ils ont faits et cerner ce qui pourrait nuire à leur rendement. Dans un climat de forte inflation, le risque associé au fait de ne pas agir n’est pas suffisamment pris en compte et le déficit d’infrastructure peut rapidement devenir incontrôlable.
    Il suffit aux gouvernements locaux de réviser la manière dont ils envisagent le risque pour réévaluer leur approche en matière d’investissements. En ajustant les perspectives entourant le risque, les collectivités locales peuvent réévaluer leur approche des investissements de capitaux, remanier leurs budgets et bloquer des prix fixes. Ces mesures réduisent les risques liés à l’investissement, contribuent à gérer l’inflation et mettent les gouvernements locaux sur la voie de la reprise économique. Les projets à faible risque peuvent également être redéfinis en fonction des priorités et réalisés plus rapidement, ce qui permet de tirer le meilleur parti des objectifs annuels en matière de budget et de capital, et de mieux préparer le personnel à prendre ultérieurement en charge des projets présentant des risques plus élevés.
  4. Verrouillage des projets et refonte des budgets
    L’une des façons de réduire les risques liés à l’inflation consiste à fixer les prix à l’avance. Entre l’inflation et les demandes liées à la chaîne d’approvisionnement, les coûts d’achat vont probablement continuer à augmenter. Les États-Unis construisent rapidement des infrastructures, ce qui augmente la demande de matériaux comme l’acier, l’asphalte et le ciment. Étant donné que le Canada partage sa chaîne d’approvisionnement avec les États-Unis, sa capacité à obtenir les matériaux nécessaires à la construction de nouvelles infrastructures est également touchée.
    En général, quand la demande de matériaux augmente, les prix montent en flèche. Les gouvernements locaux qui ont la capacité de prendre des décisions, d’évaluer les risques et d’obtenir rapidement les permis et les approbations de financement sont plus susceptibles de bloquer des prix à la baisse pour leurs projets et leurs achats. En agissant de la sorte, en particulier pour réaliser des projets pluriannuels, les dirigeants locaux peuvent garder une longueur d’avance sur l’inflation.

L’une des plus grandes leçons à tirer lors d’une crise économique, c’est qu’on a l’occasion de construire différemment. Après des années de stabilité, une crise peut stimuler une période de croissance économique rapide associée à l’innovation. Le secteur privé entre maintenant dans cette période optimale. Par exemple, le produit intérieur brut (PIB) provincial a augmenté de 5 % à 6 % dans certaines provinces et de nombreuses administrations locales font état de niveaux record d’investissements de la part du secteur privé.

Bien que les taux d’inflation nationaux n’aient jamais été aussi élevés, notre phase actuelle de croissance rapide présente de nombreux aspects positifs. Avec des niveaux record d’investissements en capitaux vers le secteur privé, les collectivités sont en position de force pour tirer profit des possibilités d’investissement à venir. S’ils sont préparés et agiles, les gouvernements locaux seront en mesure de tirer parti des nouvelles possibilités de financement. Ils auront l’avantage du premier arrivé, ce qui leur permettra de développer des infrastructures qui répondent aux besoins présents et futurs de la collectivité. En reconnaissant ce cycle économique et en s’adaptant à son lot d’incertitudes et de défis, les administrations locales peuvent offrir davantage aux collectivités qu’elles servent, et ce, en temps voulu et au meilleur prix.